Jean-François LAURENT à mi parcours de l'année scolaire

Publié le par Jean-françois

 

Interview de Jean-François Laurent sur la classe de cycle trois regroupant des enfants précoces et non précoces

 

- Jean-François, nous arrivons à mi-parcours, à la moitié de l’année sur cette classe de cycle trois. Présente-nous cette classe, comment est-elle née, comment t’est venue l’idée ?

 

- Brigitte Carillo, directrice de l’école (8 classes), donc une classe par niveau ouvre une classe de plus et propose de créer une classe de cycle deux (grande section, CP et CE1 à effectifs réduits (18 enfants). Elle a eu ce génie, cette intuition de proposer cette classe à des enfants qui avancent plus vite que la normale, souvent des enfants précoces, mais également des enfants qui peuvent aller moins vite que la norme attendue et qui pourront ainsi suivre sans rupture le niveau le plus adapté à leurs besoins. Cette classe est créée à la rentrée de septembre 2008. En septembre 2009 est créée la même structure avec des enfants de cycle trois pour l’ouverture de la 10ème classe de l’école. Entre temps, nous rencontrons la direction de l’enseignement catholique pour leur proposer une sorte de laboratoire qui permettrait de faire évoluer les postes E et G des dispositifs d’aide. Mais nous n’avons jamais eu de réponses…

   Alors que je souhaitais changer de fonction dans l’éducation nationale, ayant « fait le tour de ce poste de rééducateur, je propose à Brigitte un projet particulier pour cette classe de cycle trois. Elle accepte le projet et nous créons cette classe ordinaire à projet spécifique qui n’existe nulle part ailleurs. Elle réunit à la fois des enfants qu’on appelle précoces et que j’appelle des APIE (Atypiques personnes dans l’Intelligence et l’Emotion) ainsi que des enfants en difficulté, voire en rupture d’apprentissage scolaire alors que tout a été essayé dans l’enseignement ordinaire. Cette classe a un effectif de 20 enfants de 7 à 11 ans.

 

- Quels ont été ou quels sont les points délicats pour toi ?

- Le rapport à la norme reste délicat. Quoiqu’on en dise, il revient toujours nous engluer. Le seul rapport normatif qui m’intéresse est interne à l’enfant. Est-il en train de progresser ou pas ? Or, tout nous ramène à un niveau externe qui noie l’enfant et nous renvoie un regard négatif binaire. Est-il dans la norme attendue des enfants de son âge, est-il en dessous ou en dessus ?

Mon souhait serait que nous stoppions ce rapport externe : l’enfant progresse-t-il au maximum de ses possibilités ? Est-il bien ? Est-il heureux ? Acquiert-il le goût du beau, de l’effort ? Du travail bien fait ? Sait-il vivre en harmonie avec ses pairs, les adultes ? Quel est son rapport à la règle ? Sait-il aimer ? Est-il aimé ? Est-il en harmonie entre qui il est, ce en quoi il croit, ce qu’il fait, comment il vit ?

Beaucoup de points qui me semblent importants… mais pas dans l’éducation nationale. Je suis en marge du système, mais pour le faire avancer, c’est à la marge que cela se joue.

       - Dans ce cadre se joue également le rapport aux programmes… Quand je les fais travailler sur des énigmes de français (citations) ou de mathématiques (casse-tête, problèmes), je suis quelque peu hors programme. On leur demande beaucoup trop dans le système ordinaire de se taire et d’appliquer des règles sans réfléchir. On a tendance à en faire de bons petits soldats.

      - L’adhésion de quelques parents dont l’enfant a été en échec sur un modèle « classique performant » et qui souhaitent que leur enfant réussisse et revienne vite à ce modèle.

 

- Qu’as-tu appris de cette classe ?

         - J’ai modifié mon regard sur le concept d’hétérogénéité. J’étais plus dans une logique où il fallait faire avec cette hétérogénéité. Maintenant, je suis à dire qu’il faut rechercher cette hétérogénéité et la favoriser. J’en mesure chaque jour toute la richesse. Des enfants si différents avec des parcours pour certains douloureux s’apprennent entre eux, s’enrichissent.

    - J’ai également appris la patience. J’ai progressé sur ce terrain. Donnons-leur du temps pour apprendre et réussir. J’en veux pour exemple tout « bête » la présentation d’un cahier. Nous devons accepter nous les professeurs que ce ne soit pas impeccable au premier essai. Demandons-leur d’abord de souligner à la règle, puis ensuite de sauter une ligne et tranquillement s’acheminer vers une présentation conforme à nos attentes. Acceptons que les premiers jets ne soient pas parfaits tout en encourageant inconditionnellement tous les enfants.

Un des élèves de la classe, au début de l’année, ne pouvait même pas écrire et laisser une trace sur un cahier. J’ai accepté qu’il passe d’abord par un ordinateur et qu’il recopie l’écran. Ensuite, il a osé écrire, bien sûr de manière très imparfaite si on pose un regard normatif, mais pour lui, c’était un progrès gigantesque. Maintenant, il souligne, je l’encourage toujours, même si son écriture est si chaotique qu’il faille se concentrer pour le relire. Chacun son chemin et le sien est long et tortueux. Mais nous sommes sur la voix de la réussite pour lui. Normalement, il est inscrit au CM1. Quel est son niveau ? CE1, CE2… Et alors ! Il progresse, c’est la seule norme à prendre en compte pour moi. Mais je ne sais pas si le système est en accord avec mes propos. Il lui reste encore un an et demi avant la 6ème.

D’autres qui étaient en difficulté importante malgré un redoublement et une prise en charge forte du réseau commencent à prendre confiance en eux et osent rentrer dans un processus d’apprentissage. Ils osent émettre des hypothèses, les vérifier, en choisir d’autres… A leur niveau qui n’est pas celui attendu, mais ils progressent.

 

 

- Sur quels leviers t’appuies-tu dans cette classe ?

          - J’essaie au maximum de les placer dans des situations d’apprentissage par projets : projets d’écriture, résolution de problèmes, classe de découverte, ateliers, jeux d’apprentissage divers et variés…

        - Je mise totalement sur une logique coopérative. Jamais je ne les place en compétition entre eux. Ils sont trop fragiles. Quelquefois, ils ressentent une forme de compétition. Certains se ferment comme des huitres, paniquent, pleurent ou deviennent        agressifs sans raison apparente. Nous sommes ensemble et non en course au meilleur et au premier dans les résultats scolaires.

       - Je mise également beaucoup sur l’interaction entre enfants à profil si différents, Ils s’entraident, leur bienveillance naturelle est un atout pour progresser. Certains ont tellement souffert à l’école et je répète, ils sont dans une école qui vraiment prend en compte les différences et mes collègues ont fait tout ce qu’ils ont pu pour les aider, mais l’échec scolaire est une souffrance terrible. Comme le disait très justement Georges Oltra, il n’existe pas de cancres volontaires, il n’y a que des enfants qui souffrent. J’au vu un de mes élèves, et plutôt un enfant qui joue au caïd pleurer suite à un événement qu’il considérait comme injuste et toutes les filles spontanément venir vers lui le consoler. Ce sont des instants magiques pour moi, remplis d’humanité où nous vivons une sincère humanité.

 

         - Dans ce même registre, je mise totalement sur l’empathie. Je fais très attention à la manière de m’adresser à eux, la manière de leur parler, de leur poser des exigences, de les reprendre, les écouter…). Ainsi, je souhaite aussi développer cette empathie chez eux qui me semble bien naturelle. J’ai en souvenir, même si là nous sommes davantage dans le registre de la sympathie (souffrir avec) un de mes élèves qui pleure parce que son papa a un problème de vue important. Son voisin se met également à pleurer de le voir pleurer. Les stagiaires qui viennent dans la classe sont surpris de la manière dont je m’adresse à eux, toujours en bienveillance, même si je peux me fâcher, mais jamais sur un point d’apprentissage, toujours pour un problème d’attitude. Ils savent, je pense, qu’ils peuvent se tromper sans aucun risque. Jamais je ne me fâche pour une erreur d’apprentissage. Je vise toujours à les écouter, avoir une attention vers chacun, y compris ceux avec qui je ne ressens pas « d’atomes crochus ». Je suis vigilent à ce qu’ils se sentent tous bien, accueillis avec leurs différences, leurs parcours, leurs problématiques.

 

 

- Mais n’est-ce pas un frein à l’apprentissage de trop prendre en compte leur affects ?

 

         - L’objectif est justement contraire : « Je te prends en compte dans ta globalité avec ton parcours et tes souffrances comme tes richesses, et justement pour cela, je peux être exigent dans l’apprentissage. » Je ne lui demande pas l’impossible de laisser ses problèmes derrière la porte, ce n’est pas possible. « Apporte-moi tes encombrants, nous mettons des mots dessus et nous pouvons ainsi travailler au mieux de nos possibilités, ces problèmes ne sont plus omniprésents. »

 

 

- Y –a-t’il d’autres leviers sur lesquels tu t’appuies ?

 

- Je m’appuie beaucoup sur le levier de la joie dans l’apprentissage. On peut rire et travailler, apprendre et être heureux, avoir du bon temps ensemble. Nous ne sommes pas obligés de souffrir pour apprendre. Ce qui n’empêche pas l’exigence, la satisfaction du travail bien fait. Je leur dis souvent : « Dans cette classe, il est important d’être heureux, de se sentir bien… pour vivre et apprendre, y compris l’exigence, le goût de l’effort. » Ce n’est pas le « club Med ». Parfois, certains se frottent à mes exigences et quittent la classe pour aller en relai chez Aurélie, mon amie du cycle deux, afin de prendre conscience de leur erreur. Ils reviennent en classe ensuite et nous rediscutons de la règle transgressée.

        - Quitte à paraître « fleur bleue » ou ringard, je mise sur le  levier de l’Amour. Je sais que je vais faire dresser les cheveux sur la tête d’un certain nombre de « l’école Brighelli et consorts », ceux qui militent pour une école de la dureté, de l’élite… mais pour moi, éduquer, c’est d’abord une histoire d’Amour. Pas d’un amour enfermant, obligatoire, où l’adulte projette ses affects sur les enfants qui deviennent dépendants, mais je parle de cet Amour qui libère, qui lui permet d’exister, de prendre confiance, qui lui permet d’oser, de se tutoriser. Là, je fais référence à Boris Cyrulnic. L’éducation nationale doit être une usine à fournir  des tuteurs de résilience, des adultes qui permettent à l’enfant de grandir malgré toutes les secousses de la vie, des enfants qui voient briller dans les yeux de leur professeur la flamme de l’espoir, un professeur qui croit inconditionnellement en leur réussite. L’enfant doit pouvoir s’appuyer sur moi l’adulte pour grandir. Dans la tourmente, il doit avoir au fond du cœur les paroles, les gestes, les regards de son professeur qui lui dit : « Je crois en toi, tu es quelqu’un de bien, tu vas réussir dans ton talent, allons-y ensemble, quoiqu’il arrive. »

Profondément, je pose sur ces enfants un doux regard, un beau regard où on croit ensemble que l’on va réussir. Je veux aider l’enfant à croire en lui, en ses possibles, contribuer à ce qu’il ait une belle image de lui.

 

 

     Tes projets pour cette deuxième partie de l’année ?

       - Accroître l’hétérogénéité en travaillant avec la classe de cycle deux et étudier ce qui se passe. Une nouvelle fois, je tiens à remercier Brigitte Carillo, la directrice de l’école qui m’a suivi dans le projet de ces classes. Nous avons eu la chance d’avoir des locaux neufs, une construction toute nouvelle. Ella a su prendre mon idée et la mener à son terme d’avoir entre nos deux classes de cycle une cloison mobile que nous pourrions ouvrir pour transformer nos deux classes en une et ainsi faire travailler tous les enfants ensemble. Sans son soutien, nous n’aurions pas eu cette cloison. Brigitte a été remarquable de détermination. Le coût financier n’est pas sans conséquence, mais elle appuie ces initiatives novatrices. 

De manière concrète, nous allons écrire un livre avec la classe de cycle deux sur l’année, nous allons également développer nos ateliers inter classe, travailler également sur la transition de cette classe à une classe à projet ordinaire en donnant une place plus grande aux apprentissages ponctuels comme la grammaire, la conjugaison, les techniques opératoires.

      - j’ai l’ambition d’interroger cette structure figée de : un prof devant une classe dans une salle avec des élèves à une place travaillant essentiellement seuls avec des camarades soi-disant du même niveau et du même âge devant un tableau fixe. Avec mon amie Aurélie, la maîtresse des cycles deux, nous souhaitons travailler à deux devant les élèves (on ne fait pas mieux en terme d’hétérogénéité puisque qu’elle a l’âge de mon troisième enfant, que c’est une fille et qu’elle sort de l’IUFM il y a juste un an alors que j’y étais avant sa naissance. Nous avons en commun des valeurs : empathie, posture de recherche, regard sur l’enfant, pédagogie active, innovation, respect de l’enfant et sa famille.

 

         - J’ai également le désir de découvrir l’improbable, de l’inconnu, donc que je ne connais pas. Je souhaite ne pas être figé dans mes hypothèses. Ce gros chantier de travailler à deux et 36 enfants ensemble de 5 à 11 ans me motive. J’en attends beaucoup. Je tente modestement d’ouvrir d’autres portes, d’autres horizons dans ce bastion de l’éducation nationale. Si nous y arrivons, cela voudra dire que notre système n’est pas si figé que cela.

 

 

        Quelles sont tes craintes ?

                   - J’ai vu arriver récemment un des responsables de l’enseignement catholique. Cela faisait longtemps que j’attendais cela. Que vont-ils faire, penser ?   J’ai envoyé mes ouvrages au directeur diocésain, je m’étonne, je n’ai toujours pas eu de réponse.

                   - Et l’Inspection académique, vont-ils accepter lorsqu’ils en auront connaissance, ce projet qui ne répond pas aux tendances actuelles ? Quelle sera ma marge de manœuvre à ce moment là ?

 

- Que te souhaite-t-on alors ?

         - Du soutien, de l’énergie et de la reconnaissance…

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